ÉDITORIAL
Les
enjeux du jeu
SON excessive appréhension
ludique, par nos politiques, est sans doute à
l'origine des fréquentes manipulations de
ses règles. Comme tous les jeux
présentant de confortables retombées
matérielles, les participants ne peuvent
résister à la tentation d'en vicier les
normes. Il faut gagner. Le fait de perdre, ou
plutôt l'acceptation de la défaite relevant, au
Gabon particulièrement, du hara-kiri,
philosophie inconnue sinon abhorrée dans
la civilisation bantoue. Comme disait joseph de
Maistre, « L'effet principal du jeu et qui le
met au rang des institutions, c'est qu'il force
les hommes à se regarder ».
Et c'est parce qu'il demeure
un jeu où tous les participants doivent être
déclarés vainqueurs, que le jeu démocratique, le
nôtre, est naturellement d'une élasticité
étourdissante. Dans la forme d'abord, où les
organisateurs (l'administration) et les arbitres
(la CENAP) sont idéologiquement et
identitairement marqués. Le hasard faisant ce
reste qui impose, depuis 1996, les mêmes
arbitres à officier, sur les mêmes terrains, les
mêmes rencontres toujours remportées parles
mêmes équipes. C'est le jeu...
Dans le fond ensuite,
puisqu'on a souvent, durant toute la campagne,
le réflexe d'oublier, en termes de comportements
ou d'«Actes », ce qu'on entend faire de la
majorité sollicitée. Pas de programme de
gouvernement aucune vision prospective, nulle
perspective. Mais il faut quand même gagner. Ça
aussi, c'est le jeu... Tricher au jeu sans
gagner est d'une tel sottise.
Evidemment, à la fin, il faut
toujours aller vers les enjeux. Et ceux
d'aujourd'hui sont d'une sensibilité plus accrue
au regard d'un contexte parlementaire
particularisé par l'arrivée des professionnels
de la contestation, somme toute
constructive, que sont Pierre Mamboundou,
Zacharie Myboto, Jules-Aristide Bourdès
Ogouliguendé et Léon Mbou Yembit. Garantie la
pression permanente sur le futur gouvernement.
Ainsi ces leaders s'exposeront avec sincérité
dans les débats et tous les honorables députés
toutes tendances confondues se trouveront
mis en jeu.
C'est dire qu'il faudra bien,
aujourd'hui plus qu'hier, que le futur Premier
ministre vienne nous servir quelque chose de
potable. Dans son projet de société, le chef de
l'Etat a défini l'ossature de la politique de ce
septennat. Il revient au gouvernement de la
traduire, matériellement et non
intentionnellement, en actes. La copie du
précédent programme, et aucun esprit lucide ne
peut le contester, a montré toutes ses
insuffisances et toute sa caducité par rapport
aux attentes des populations. La seule paternité
présidentielle à l'augmentation du SMIG, en est
une preuve implacable.
L'aveu d'incapacité viendra
donc à revenir nous parler de l'amélioration de
l'habitat social alors que nous venons de passer
huit ans sans inaugurer un seul soubassement; de
la maximisation de nos capacités sanitaires avec
un CHL en désarticulation progressive; de la
viabilisation d'un réseau routier qui n'existe
plus que de nom ; du perfectionnement de ce
système scolaire qui est quasiment sous tutelle
du cabinet présidentiel. La juxtaposition de
bonnes intentions comme programme du
gouvernement est désormais à ranger dans les
tiroirs des tâtonnements gouvernementaux. Le
sort de la population avance à coups d'émotion,
dons plutôt que de prévision gouvernementale. La
capacité d'écoute du politique devient effective
seulement pendant la période des élections. Et
quand les élections passent, l'émotion tombe et
les promues s'évanouissent sous terre.
L'heure et les enjeux
imposent le pragmatisme. Le « flan quinquennal »
ayant, depuis 1990, totalement disparu
vocabulaire gouvernemental, le devoir de vérité
du gouvernement envers le peuple commande qu'on
souffre au moins, cette fois-ci, de nous
épargner ces sempiternelles intentions,
pourparler enfin chiffres. Combien de
logements, d'hôpitaux, de kilomètres de route,
de salles de classe seront construits, de tonnes
de médicaments et manuels scolaires achetés?
Durant quelle période? Avec quels moyens ? Et
quels hommes ?
Répondre à ces questions ne
fera pas que redonner espoir au peuple et prouve
parlementaire de la confiance placée par le chef
de l'Etat, cela marquera surtout la
détermination de la future équipe à s'attaquer
véritablement aux enjeux du vrai jeu
démocratique. Pour ne pas dire aux problèmes des
Gabonaises et des Gabonais que nous sommes tous.