SESSION LA COUR CRIMINELLE SPÉCIALE
La
justice gabonaise à nouveau face aux "crimes économiques"
Les affaires jugées depuis quelques jours au palais de
Justice portent sur les détournements de fonds publics
par certains fonctionnaires ou agents de l'Etat,
passibles des travaux forcés à perpétuité si les choses
détournées ou sous-traites
dépassent deux cent cinquante mille francs (art 141 du
Code pénal).
LA
justice gabonaise, à nouveau, face aux "crimes
économiques" jugés devant la Cour criminelle spéciale
convoquée en session depuis quelque jours au palais de
justice de Libreville, parviendra-t-elle à sortir des
sentiers battus, au moment où le système judiciaire est
décrié, en raison de la corruption, l'affairisme et du
goût immodéré du lucre qui l'ont complètement gangrenée
?
La
question alimente les discussions dans les couloirs du
tribunal de Libreville et même dans l'opinion nationale
au fil de examen par cette instance spéciale des
affaires de détournements de deniers publics par nombre
de fonctionnaires et agents de l'État poursuivis aux
fins de répondre de leurs malversations financières.
Si
des procès du genre ont toujours été intentés auprès de
cette juridiction, notamment contre des comptable de
l'Etat (agents du Trésor public), aujourd'hui au rôle
sont inscrites des affaires qui ont défrayé la chronique
judiciaire depuis un peu plus de deux ans maintenant
dans le pays. Il s'agit principalement du Fonds
d'expansion des petites et moyennes entreprises (FODEX),
de Gabon Télécom, du Trésor public, notamment dans
certaines perceptions provinciales et départements
ministériels (éducation nationale), pour ne citer que ce
dernier cas à l'ordre du jour hier encore.
Dans
ce registre d'audiences qui ne comptent nullement, comme
d'aucuns le pensaient, l'affaire des "Fourgons blindés"
à la Trésorerie générale du Gabon que certains esprits
malins avaient tenté d'exploiter à des fins de
politique-politicienne, sur fond d'intrigues, les
malversations financières à la Compagnie des
Télécommunications, il est clair que celle du Fodex
était l'une des plus attendues après les nombreux
rebondissements qu'elle a connues et de l'agitation qui
s'en est suivie depuis plus de deux ans.
En
effet, l'affaire du Fodex née à la suite de la plainte
déposée le 11 juillet 2005 par l' administrateur général
Jeanne Ngoleine Ossouka, pour l'ouverture d'une enquête
à l'encontre du responsable administratif et du chef
comptable de son institution, s'était retrouvée au début
de l'année 2006, dans la tourmente judiciaire après
qu'elle a été mise en cause par ses collaborateurs.
Mme
Jeanne Ngoleine Ossouka et M. Vincent Ntoutourne Emane,
respectivement administrateur général et administrateur
général adjoint, et deux autres co-accusés Sosthène
Makita, Jean-François Akendengué, avaient été placés
sous mandat de dépôt pour cause de détournement
d’importantes sommes d'argent, estimée à plusieurs
milliards de francs. Cela après un sérieux bras de fer
avec le Procureur général Alaba Fall, résolu, à
l'époque, à faire comparaître l'administrateur général
du Fodex et ses co-inculpés. Tous avaient recouvré la
liberté sous caution, après que les deux premières cités
se sont acquittés de 150 et 40 millions de francs,
contre 15 et 5 millions de francs pour les deux
derniers.
Cette
affaire avait tout naturellement alimenté la chronique
politico-judiciaire, quelques mois plus tard, car, alors
que l'affaire Fodex était encore pendante devant la
justice gabonaise, la principale accusée avait bénéficié
d'une nomination au poste d'ambassadeur extraordinaire
et plénipotentiaire, Représentant permanent du Gabon
auprès des Nations unies (Genève). Laquelle promotion ou
planque (c'est selon) avait choqué plus d'un et soulevé
la réprobation du corps judiciaire. L'Exécutif avait été
ainsi amené à revenir sur cette nomination, quelques
jours après, permettant ainsi la poursuite normale de
l'instruction au palais de justice, où il n'était pas
rare, depuis lors, de rencontrer les anciens
responsables du Fodex.
RENVOI Au demeurant, si
depuis l'ouverture de la session criminelle les
autorités judiciaires se montrent peu bavardes sans nul
doute, en raison du caractère public des audiences et la
délicatesse des affaires dont elles sont saisies, le
renvoi avant-hier lundi 30 juin 2008 par les membres de
la Cour criminelle de l'affaire à octobre prochain, en
raison de l'absence à la barre des principaux prévenus,
a été diversement appréciée au palais de justice de la
capitale. Où, l'on estime, à tort ou à raison, (c'est
selon) que ce report, au-delà d'une volonté de faire
respecter la procédure et d'insister sur la présence
effective des personnes impliquées, est une manœuvre
destinée, une fois encore, ni plus ni moins, à retarder
l'examen au fond de cette affaire. Celle-ci ayant pris
des contours politico-financiers au regard des
tentatives vaines de nombre de politiques et groupes de
pression d'entraver la procédure.
Pour
d'aucuns, l'ajournement prononcé laisse clairement
penser que l'on est loin de l'épilogue, si tant est
qu'on veuille vraiment aller au bout de la procédure
judiciaire. Ce que réfute bien évidemment, sous couvert
d'anonymat un haut magistrat, approuvant la démarche de
ses collègues membres de la Cour criminelle spéciale.
Une situation, certes pas, inédite dans les prétoires,
mais qui place déjà les membres de cette juridiction
spéciale sous les feux des projecteurs, entendu que de
nombreux justiciables, attendent l'issue de cette
procédure judiciaire. D'ailleurs, l'abus des renvois des
affaires a été souvent à l'origine de la lenteur dans le
règlement des procédures, concernant ce dossier, l'on
est moins certain, en dépit des raisons invoquées, que
l'on ne fasse traîner les choses, argue un habitué des
salles d'audience du palais de justice de Libreville.
Une
chose est certaine, tout bien considéré, aussi bien les
prévenus de l'affaire du Fodex tout comme ceux d'autres
détournements dont a été saisie la Cour criminelle
spéciale, l'examen desdites affaires portant sur des
détournements dont les montants varient, selon les cas,
la gravité des charges qui pèsent sur ces compatriotes
inculpés n'est pas infondée. Les ordonnances de
transmission ou de renvoi du dossier devant cette Cour
spéciale l'ont clairement attesté.
Ces
derniers encourent des peines sévères, les travaux
forcés à perpétuités en application de l'article 141 du
code pénal fixant le champ légal de la répression quant
aux faits. Dans cet article, il est énoncé : « Tout
fonctionnaire ou agent de l’Etat ou des collectivités
publiques qui aura détourné ou soustrait des deniers
publics ou privés ou effets actifs en tenant lieu ou des
pièces, titres, effets ou objets mobiliers dont il est
dépositaire à l'occasion de ses fonctions, sera puni des
travaux forcés à rote si les choses détournées ou
soustraites sont d'une valeur supérieure à deux cent
cinquante mille francs ». « Si
les valeurs détournées ou soustraites n’excèdent pas
deux cent mille francs, la peine sera un emprisonnement
de deux ans au moins et dix ans au plus"." Le condamné
sera dans l'un et l'autre cas déclaré à jamais incapable
de n’exercer aucune fonction publique. Il sera, en
outre, toujours prononcé contre lui une amende dont le
maximum sera du quart des restitutions et indemnités et
le minimum du douzième. (.. )"Les condamnés pourront de
plus être interdits de tout ou partie des droits
civiques, civils et de famille énumérés à l'article 18.
S'il y a plainte du ministre d’ont l'intéressé ou du
ministre des Finances, il pourra être statué sur
l'action publique même en l'absence d'un arrêt de
débat".
Mais,
pour autant les poursuites ont été engagés par l'agent
judiciaire de l'Etat, en l'occurrence la Direction
générale de la Comptabilité publique ou une quelconque
administration étatique, que lesdites peines soient
prononcées ou pas au terme de cette session ou encore de
la prochaine, tout repose sur les membres de cette cour
spéciale composée de magistrats et de compatriotes issus
de l'administration et du privé. Et plus généralement de
la famille judiciaire qui peine, il faut le dire, à
changer l'image écornée qu'elle renvoie auprès des
justiciables.
RECRIMINATIONS Car, en
dépit des quelques faits d'armes du Parquet, critiqué
pour ses méthodes jugées souvent cavalières, voire,
spectaculaires sur fond de zèle, et des tentatives
d'amélioration des performances de notre justice, de
nombreux justiciables ont perdu confiance en l'appareil
judiciaire. Ils sont demeurent convaincus de ce que
plusieurs membres, et non des moindres, ne sont pas des
modèles d'intégrité, trempent dans les magouilles,
l'affairisme, la corruption, pots-de vins, pactisent
avec des groupes mafieux, font dans la complaisance et
sont indélicats.
Autant de manquements, égarements et de récriminations à
l'égard de la justice qu'avait évoqué déjà le ministre
de la justice, Garde des Sceaux, Martin Mabala, en
février dernier, à l'ouverture du Colloque sur
« l'amélioration des performances du service public et
les orientations du gouvernement en matière de politique
judiciaire », indiquant qu'elles constituent de
sérieuses entraves à la bonne gouvernance judiciaire
souhaitée au plus haut niveau de l'Etat et par chaque
justiciable. Lequel ne marque pas moins son étonnement
devant le peu d’affaires de crimes économiques à l'ordre
du jour de cette session spéciale de la Cour criminelle,
lorsque l'on sait le nombre élevé de cas de
détournements des deniers publics et autres
malversations connues du grand public. Alors que les
auteurs mènent grand train, roulent carrosses et
circulent librement sans être inquiétés le moins du
monde.
Par
rapport à ce sombre tableau, le scepticisme gagne les
esprits quant à la capacité des magistrats et autres
membres de la Cour criminelle de se conformer aux
dispositions légales et règlementaires en vigueur, pour
faire valoir leur indépendance dans le jugement des
crimes économiques dans notre pays, notamment ceux
commis par ceux que l'on considère comme des gros
bonnets.