TRIBUNE LIBRE
Bélinga
: au-delà de l'émotion, de la polémique et du
spectacle
DEPUIS bientôt un mois,
l'actualité de notre pays est rythmée par les
prises de position relatives au projet Belinga.
Marches, motions de soutien se succèdent à un
rythme frénétique pour dire l'attachement des
différentes couches de la société à la
réalisation de ce projet que l'on dit porteur
d'espérance et de mieux-être pour a Communauté
nationale.
L'affaire Bélinga regroupe,
en réalité, deux affaires : celle liée à la
protection de l'environnement et celle liée à la
construction d'infrastructures publiques. Sur
les considérations environnementales, beaucoup
de choses ont été dites. Le président de la
République lui-même s'est longuement exprimé
là-dessus, indiquant la voie à suivre. Il
apparaît que, loin de vouloir renoncer à ses
engagements internationaux en la matière, le
Gabon entend faire des considérations
environnementales l'un des fondamentaux de son
orientation économique et industrielle. « La
prise en compte permanente de la dimension
environnement a toujours été une constante de ma
politique », a rappelé Omar Bongo Ondimba,
poursuivant : « En créant 13 parcs nationaux, le
Gabon est devenu (...) le deuxième pays à
protéger la nature à ce niveau ». Et, de
trancher : « Et, je suis prêt à aller plus
loin ».
Pour le président de la
République, l'écologie est donc « conviction et
engagement ». Reste que sa responsabilité
historique lui commande de songer « au
développement, au bien-être, au progrès et à la
prospérité » du Gabon et de ses enfants. C'est
ici qu'apparaît l'autre aspect de l'affaire
Belinga, celui lié au développement
d'infrastructures publiques. A ce jour; que
sait-on de ce volet ? Que le gouvernement entend
construire, avec l'appui de la République
populaire de Chine, une voie ferrée reliant
notamment Ntoum à Santa Clara, une centrale
hydroélectrique en aval de Makokou sur le site
de Kongou, un port en eau profonde dans la baie
de la Mondah et, un aéroport dans la même zone.
« Ces infrastructures sont indispensables à
l'exploitation du gisement de Belinga », a
expliqué Omar Bongo Ondimba, avant de préciser :
« Si je dois préserver la nature, je
dois tout autant assurer le développement
du Gabon ».
Tout le fond du débat est là
comment concilier préoccupations économiques,
industrielles et sociales, d'une part, et
considérations environnementales, de l'autre ?
On aurait aimé qu'à la suite du propos
présidentiel, l'élite nationale engagé ce débat
de fond portant sur les choix de politique
d'aménagement et les différentes o,Puons de
développement qui s offrent à nous. Mais, voilà
que l'émotion et le spectacle nous emportent
frénétiquement, obérant ainsi notre capacité
d'analyse qui seule devrait nous permettre de
fournir aux décideurs les outils d'aide à la
décision susceptibles de faire de Belinga un
projet véritablement structurant pour l'économie
nationale. Les mines, l'énergie, l'eau et les
infrastructures portent - ne l'oublions pas -
l'avenir économique, industriel et social de
notre pays.
DEBAT NATIONAL. Il n'est
donc pas superflu que les élites nationales se
servent de l'occasion ainsi offerte pour ouvrir
un débat national sur les choix les mieux à même
de faire du Gabon un pays d'excellence, un pays
ancré a ses réalités, ouvert agreste de l'unité,
aux préoccupations de l'époque et qui, tout en
se frayant un chemin vers le développement
économique et social, rend pleinement sa part
dans l'équilibre de la planète. Au- delà de la
double nécessité de parvenir à la prise en
compte du « coût de renonciation » ou « coût
d'opportunité » lié à la protection de la nature
dans nos relations avec la communauté financière
internationale et à un plus grand respect des
lois et règlements nationaux, le défi qui se
pose à nous est celui de la formulation d'une
politique nationale d'aménagement et de
développement durables. Face à nous se donc un
formidable challenge Et, nous n'avons pas le
droit de l'éluder, le travestir, le détourner ou
l'étouffer dans l'oeuf en nous enfermant dans
des postures résolument polémiques, qui cachent
mal une mauvaise perception des enjeux et
surtout l'incapacité de beaucoup d'entre nous à
procéder au décollage conceptuel, à suggérer des
pistes de réflexion et finalement à contribuer à
la structuration d'une authentique vision
nationale.
Au centre du débat relatif à
l'affaire Bélinga, la construction d'un barrage
hydro-électrique sur les chutes de Kongou. Mille
fois répétée, l'idée est que la construction de
ce barrage entraînera des retombées non
négligeables pour l'Ogooué-Ivindo et le Gabon
tout entier production d'énergie électrique,
extraction du minerai de fer et donc création
d'emplois et de richesses au bénéfice des
communautés locales .... Le coût de la
construction de ce barrage est estimé à 353
milliards de francs. Hormis le fait que l'étude
d'impact environnemental et social relative à ce
projet n'ait jamais été produite, le problème
majeur réside dans le fait que la construction
de ce barrage semble procéder beaucoup plus de
l'exploitation future du gisement de fer de
Belinga que de la volonté de formuler et mettre
en oeuvre une politique énergétique nationale
maîtrisée.
Un million de personnes
déplacées, 19 villes et comtes
inondés, présence du méthyl-mercure dans la
ressource halieutique, et 18,5 milliards
de yuan (environ 1 200 milliards
de nos francs) dégagés du coût global du
projet et affectés au relogement des
populations. Voilà, grosso modo, les
impacts négatifs de la construction du
barrage des 3 Gorges en Chine, pays
adjudicataire du marché lié au projet
Belinga. "Les conséquences conseillent
mieux que les conseils", dit un adage
populaire bien connu. Sans vision
globale de notre futur du point de vue
énergétique et en l'absence d'une étude
d'impact environnemental et social,
il est à craindre que nous soyons, plus
tard, confrontés à d'autres problèmes
liés, pêle-mêle, au dimensionnement du
barrage, à son insertion dans le
tissu économique national, à la
modification des conditions climatiques en aval
de Makokou, à la perte de diversité
biologique et à la variation du débit du
fleuve Ivindo.
ETUDE IYIIVIPACT
ENVIRONNEMENTAL ET SOCIAL. Pour s'assurer
définitivement que nous ne serons jamais
condamnés, dans ce domaine précis, à agir dans
l'urgence avec toutes les incertitudes que cela
comporte, il y a lieu d'agir en deux temps.
Conformément aux dispositions des lois 16/93 du
25 août 1993 et 03/2007 du 27 août 2007, il
convient de lancer, dès à présent, les travaux
relatifs à l'étude d'impact environnemental et
social. Loin d'être une formalité
administrative, cette étude permettra la
formulation d'un Plan de gestion environnemental
et social (PGES) qui, seul, eut nous permettre
de faire face avec succès aux éventuels risques
liés à la construction de ce barrage. Et pour
cause :outil de développement durable, le PGES
identifiera les éventuels risques, les mesures
d'atténuation desdits risques, les personnes ou
structures, nationales ou internationales, ayant
l'expertise requise pour la mise en oeuvre des
mesures de qui seraient ainsi intégrés en amont
au budget général du projet. Dans un second
temps, il nous faut réfléchir à une poli tique
énergétique globale et maîtrisée. Entre vent,
gaz ; soleil et hydrographie, notre pays dispose
de plusieurs options au plan énergétique. Le
véritable défi aujourd'hui consiste à établir
des synergies entre les différents types
d'énergies afin de parvenir à une gestion
rationnelle et maîtrisée. Au-delà de la question
énergétique, la construction du barrage de
Kongou pose le problème de la gestion des plans
d'eau et de la maîtrise des eaux. Notre vision,
notre projet doit faire le lien entre maîtrise
de l'énergie et gestion de l'eau.
En effet, bien naturel et
culturel, économique et social, l'eau ne peut
être gérée comme un bien marchand. Sa gestion
nécessite donc la mobilisation d'importants
moyens financiers et techniques. Il s'agit,
entre autres, de rechercher une implication des
administrations centralisées et décentralisées,
des entreprises, utilisateurs... afin d'asseoir
un schéma qui s'inscrit dans la durée et
s'appuie sur une gestion décentralisée et
démocratique. Bien que l'eau potable soit
considérée chez nous, comme un acquis, il y a
lieu de rappeler que la consommation moyenne
d'eau pour un adulte est évaluée, selon le
Programme des Nations unies pour le
développement (PNUD), à vingt litres par jour.
Or, les différentes régions de notre pays n'ont
pas toujours le même niveau de développement.
(A suivre)
*Ancien journaliste